Plaidoyer pour le printemps

23/12/2025 10 minutes de lecture

Voilà déjà trois saisons que la chronique du cycle précédent a paru. Le printemps à venir nous presse donc de publier afin qu’il puisse paraître lui même. On profite du sommeil hivernal tout relatif pour faire un état des lieux des tas de noeuds, qui se nouent ou se dénouent avant l’année prochaine.

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Forêt de choux kale en autonomie

Côté jardins

Cette année, notre deuxième à la ferme du Combaud, a été celle du lancement de l’activité de maraîchage à la ferme du GAEC Les jardins du Combaud. Progressivement, au fil de l’implantation des cultures et du lancement des chantiers sur la parcelle en face de la ferme, le bruit des marteaux a migré du fournil vers les installations maraîchères.

C’est là une tâche peu considérée du métier de paysan⋅ne : l'évolution du paysage, de son outil de travail dans un dialogue de long terme avec la terre et ses exigences. Une réflexion a progressivement été nourrie pour configurer l’espace : où mettre les serres ? a-t-on besoin de stocker l’eau ? si oui, où et d’où ? a-t-on besoin de faire “partir” l’eau autant qu’on l’amène ? quelles différences de sols en haut et en bas d’une même parcelle ? Autant de questions auxquelles les maraîchères ont répondu dans les contraintes de temps, de moyens et d'énergie de l’installation agricole. En tentant de garder la confiance que cette terre là fera pousser les légumes en quantité et en qualité.

Un panorama vertical vertigineux d'énergie déployée pour ces petits trucs verts qui poussent.

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De l’herbe aux légumes en quelques étapes simples, ou presque

Découpons ce paysage en petits pots d’huile de coude. Les jardins ont notamment été façonnés par le chemin emprunté par l’irrigation, pensé pour desservir toute la surface à mettre en culture, tout en réduisant la longueur de tuyau requise (une variation du problème du voyageur de commerce). Une fois les tracés définis par Nathalie, c’est parti pour un marathon d’Emma à la mini-pelle, à creuser, installer et reboucher. Un travail peu visible a posteriori dont il ne reste que d'étranges périscopes pour créatures souterraines. Dans les champs les bouches sous pression, sur les marchés la pression des bouches.

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Des périscopes émergent mystérieusement des sous-sols des jardins du Combaud

Tant qu'à ouvrir des tranchées, on en “profite” également pour poser des drains, réguler la saturation en eau pendant l’hiver, et éviter les ornières qui abîment les sols. Faire partir juste assez d’eau pour travailler, en garder pour les légumes, et lisser ça sur l’année, un travail de funambule au fil de l’eau.

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Creuser des tranchées pour amener l’eau et la faire filer

Pour ralentir l’eau, et pouvoir répondre aux besoins estivaux des jardins, une “mini-bassine” est également creusée. Bien sûr, elle n'échappe pas à la critique acerbe du promeneur avisé, échaudé par les mégabassines, et qui sait différencier la bonne bassine de la mauvaise. À l’attention de ces gentils promeneurs dont c’est certainement le métier par ailleurs, notons que notre bassine affiche une surface d’environ 200m², et qu’une mégabassine pointe à une moyenne de 15ha, soit 150 000m². Notre promeneur doit bien se rendre à l'évidence affichée par sa calculatrice : il nous faudrait creuser 749 trous identiques en plus pour prétendre à l’appellation “mégabassine”. Las.

Notre bassine récupère l’eau des drains en amont, des toitures de la ferme, et le trop plein des deux sources. Ces petites sources constituent l’essentiel de l’apport en eau, grâce à l’inertie de la nappe afférente. Quelques semaines après la pose de la bâche, le miroir est coulé à ras bord et s’entretient dans un clapotis permanent.

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La bassine du Combaud, ou l’abreuvoir à légumes

Il faut tirer l’eau de cette piscine pour abreuver nos périscopes, à l’aide d’une pompe de bon gabarit, qui requiert un bon abri. Un cabanon est donc érigé à cette fin avec Jacob à la maîtrise d’oeuvre : fondations, ossature bois isolée, toiture bac acier également isolée, et bardage. Et comme l’air y est bon, des caisses de courges s’y installent pour l’hiver.

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Petit cabanon cosy pour courges en vacances hivernales

À l’automne, deux serres tunnel de 50m sont montées. Labeur répétitif qui a bénéficié de coups de main extérieurs dans les nombreuses étapes de montage. Elles ont été mises en service fonctionnel courant novembre. Les deux serres comprennent un contrôle programmable de l’irrigation avec electrovannes, et l’automatisation des ouvrants latéraux, dont l’ouverture régule la température intérieure de la serre. Un avantage certain pour éviter les surchauffes estivales des légumes et des maraîchères.

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Serres bien équipées pour accueillir une foule de légumes

Le montage se déroule sous les acclamations silencieuses d’une foule de dix mille poireaux, aux fûts dodus, distillée sur les marchés avec leurs éclectiques acolytes : patidou et patisson, céleri branche et céleri rave, choux kale et choux frisé, betterave et côte de bette. La vedette reste l'épinard et son vert bien gras.

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Instantané d’une foule de dix mille poireau en pleine betterave party

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Ils sont gros mes choux fleurs !

Pour finir et parachever le grand oeuvre de tuyauterie, un espace de phytoépuration a été financé par l’association, sous la supervision de Clément. Cette réalisation nous permet également une mise aux normes pas vraiment superflue : adieu la vieille fosse artisanale, source de verglas un peu louche.

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Phytoépuration sous caillebotis, allez les bambous

Côté stabulation

Grand ménage dans la partie stabulation, pour accueillir le caisson frigorifique qui permettra à l’atelier maraîchage de mieux stocker ses légumes, et limiter les pertes en attendant les livraisons et les marchés.

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Arrivée triomphante en transpalette du caisson frigo

Avant cette installation, un chantier collectif a permis de reprendre l’enduit et le rejointoiement du mur en pisé de la grange attenante à la stabulation.

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Rejointoiement collectif du mur pour préparer l’arrivée du caisson

En parlant de chantier collectif, on remercie toutes les personnes qui sont passées sur la ferme pour donner un coup de main, en particulier pour bâcher les serres, mais aussi pour le clôturage du bassin par exemple.

Côté fournil

Depuis juin, la production de pain se fait désormais à la ferme ! Finis les hivers avec eau, mains et pâtons gelés, oubliés les souris et courants d’air que personne n’a invités. Et maintenant on a le plaisir de faire un collage avant/après pour le fournil du GAEC Le Soufflage.

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Lequel préférez-vous ?

Nous passons donc un hiver sans hiver dans un fournil cocon, pour nous et pour les pâtes. C’est la récompense du travail de fermeture du bâtiment en ossature bois isolée planifiée par Clément. Un plancher à toute épreuve et des murs ajustés, percés de grandes ouvertures pour un espace chaud et lumineux : on est ravis.

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Emma positionne les dernières solives du futur plancher

Pendant l’automne nous avons enchaîné les petites finitions, ingrates et peu visibles. Elles convergent peu à peu vers un espace pleinement fonctionnel et convivial, qui encapsule l’attention et le coeur mis à l’ouvrage. Une longue liste à épuiser : boucher les trous, ajuster les menuiseries, motoriser la hotte du four, équiper les tableaux électriques, etc.

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Détails d’un détail de finitions

Le foyer du four a fait l’objet d’une attention particulière. Sur ce type de four, le foyer doit chauffer quinze tonne de masse : c’est un ogre vorace en bois.. et en air ! Et oui le comburant est souvent l’impensé des fours à pains. Nous avons tenté de pallier cette faiblesse en multipliant les arrivées d’air : une principale (le gros coude en métal) qui arrive dans le cendrier, une secondaire sur le côté du foyer (manette à côté des gants) et une dernière qui arrive derrière le foyer (tirants dans les briques en bas du foyer). Ces arrivées d’air cheminent dans la dalle et les marches fraîchement coulées pour amener l’air extérieur et garder une pression d’arrivée constante.

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Le four et son scaflambe avec toutes les options

Enfin, pour constater en toute sécurité la satisfaction de l’ogre en feu à dévorer cet oxygène, la porte du foyer a été équipée d’un oeillet rotatif. Au final, en complétant le tableau avec une couche supplémentaire de laine de roche sur le haut du four, nous brûlons moins de bois, et nous le brûlons mieux. Cadeau pour nos voisins et pour nos comptes.

Côté champs

Rapide détour par les champs pour faire le bilan des moissons 2024. Il a fallu monter des cellules rapidement à mesure que les champs de blé s'épaississaient. Les moissons ont été au rendez vous, avec trois bennes bien remplies, et 18T de grain rentrées dans la grange à travers le plancher. L’occasion de douces nuits bercées par les cliquetis du trieur Denis D50, réchauffées d’un barbecue de minuit à côté de la benne.

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D’un champ bien gras au silo, par les nids d’hirondelles

Le combat contre la vesce qui s’immisce dans le blé se poursuit à l’aide de notre vénérable trieur Marot n°6. Ses cylindres frappés de petites alvéoles permettent de distinguer graine à graine entre ronde et oblongue. Pour éviter l’amertune de la vesce dans notre farine, le grain à moudre est passé dans ce trieur avant d'être conduit à la brosse à blé construite par Clément pour le débarasser des poussières et d’eventuelles toxines qui peuvent s’y accrocher.

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Une enfilade de cylindres pour un trieur centenaire

Le moulin sur meule de pierre vient d’arriver à 500h, soit 4 à 5T de farine produite depuis son lancement. Il faut maintenir les stocks en blé (T65 et T80) et en seigle, avec chacun leurs réglages et leur tamis. Si les calculs sont bons, le four aura à manger, et les clients aussi.

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La meunerie, calculs confortables sur les sacs de farine

Les autres à-côtés agricoles

Pendant ce temps, l’ancien verger à la taille reprise par Bernard et Clément a bien donné cette année, avec quelques centaines de kilos de pommes et coings. On manque de bras pour transformer tout ça maintenant ! Le jeune verger planté en face de la ferme prend racine tranquillement, avec quelques pertes à remplacer aux prochaines saisons.

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Jolis fruits forgés à la flamme de l’automne

Les abeilles ont aussi été généreuses cette année, et les quatre ruches ont donné aux environs des 80kg de miel ambré et savoureux ! De quoi continuer la brioche au miel, relancer des biscuits et tester des recettes de pain d'épices (sous réserve d'énergie et de temps disponible, bien sûr).

Côté évènements

Le dernier article se clôturait avec une invitation à la fête du fournil du 28 juin. Malgré une chaleur bien présente, les curieux⋅ses ont afflué en nombre, aux jeux, à la buvette, aux stands associatifs et aux pizzas. Plus d’une centaine de pizzas sont sorties du four tout neuf. Des visites guidées de la ferme ont également ponctué l’après midi.

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Brochette de morceaux choisis de la fête du fournil

Cet automne nous avons également organisé une projection à la ferme, dans le cadre du Festival des Solidarités. Il s’agissait du film “Transmettre” de Jérôme Zindy, qui aborde la question complexe du passage de relais et du renouvellement des paysans et paysannnes. Le public était également fourni, dans un fournil reconverti en cinéma pour l’occasion.

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La salle des fêtes du Combaud accueille des citoyens curieux

Côté collectif

Les trépidantes aventures agricoles dialoguent avec l’aventure collective, non moins exigeante. Plusieurs journées ont été consacrées cette année pour faire le point et prendre des décisions. Ce sont des moments difficiles, avec des désaccords à affronter pour que le projet de la ferme reste cohérent avec les envies de chacun⋅e. Avec le départ de deux membres, nous aurons un effectif réduit à cinq personnes pour commencer l’année prochaine, avec l’enjeu de repenser une planification supportable pour les personnes qui restent.

Pour finir

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On fait tourner les brichetons !

On se console avec notre manège à miches, baignées dans la lumière chaude du four Llopis, qui gonflent paresseusement sur un disque brûlant. Et dire qu’après tous ces efforts, on trouve encore des clients ou d’autres pour nous seriner nos éventuelles insuffisances. Alors calmement je m’en remets à la sagesse de mon grand-père : “Donnez à manger à un âne, il vous chiera des crottes.” Et on passe à la suite.

Bonnes fêtes, et à l’année prochaine !